Samedi 28 novembre 2020 à 21h05, Nigel Owens aura franchi un cap. Il sera officiellement le premier à arbitrer son 100e match international à l'occasion du France v Italie au Stade de France, dans le cadre de la Coupe d'Automne des Nations. Intérieurement, il fredonnera l'hymne gallois, comme il le fait d'ailleurs avant chaque test.

Owens était déjà l'arbitre le plus sélectionné de toute l'histoire du rugby. Il avait déjà dépassé les 70 sélections de Jonathan Kaplan en juin 2016. Et il est désormais le premier à passer la barre des 100 sélections près de 18 ans après avoir débuté.

Sa longévité à ce poste n'est pas due au hasard. Des années de travail acharné ont fait de lui le meilleur qui soit, jusqu'à être choisi pour arbitrer la finale de la Coupe du Monde de Rugby 2015, appliquant les règles de manière rigoureuse, parfois avec candeur et humour, ce qui fait de lui un arbitre à part.

« Lorsque vous êtes arbitre, vous ne pensez pas à ce genre d'étapes », raconte-t-il à World Rugby. « Lorsque j'ai gagné ma 71 e sélection, je suis devenu l'arbitre le plus capé ; je venais de dépasser Jonathan Kaplan. Même si ce n'était pas un objectif que je caressais, je l'ai réalisé quand même. Et au final c'est quelque chose dont vous êtes très fier.

« C'est la même chose aujourd'hui avec cette 100e sélection. Si je vous disais que je n'attache pas trop d'importance aux chiffres, et si un autre arbitre vous disait ça, je ne pense pas qu'il serait très honnête avec vous parce que, évidemment que c'est un cap important, que c'est quelque chose que vous ne pouvez pas ignorer.

« Avec les excellents arbitres que nous avons aujourd'hui, avec des très jeunes aussi, je pense qu'il y en aurait quelques-uns qui, dans les années à venir, vont également arriver à 100 sélections. »

Profiter de chaque minute

Nigel Owens, qui aura 50 ans en juin 2021, assure que ce qu'il ressent à propos du rugby aujourd'hui est aussi fort que ce qu'il ressentait en février 2003 lorsqu'il a officié sur son premier test, un Portugal v Géorgie à Lisbonne.

« J'aime toujours le jeu, au moins autant qu'avant. J'éprouve toujours la même sensation que si c'était mon premier match. Les frissons sont toujours là. Je prends toujours autant de plaisir et j'apprécie toujours chaque minute. J'espère juste que j'applique toujours fidèlement les plus hauts standards que World Rugby attend de moi et ceux que je m'impose. »

Lorsqu'on évoque ses routines, Owens accepte de partager cette part que l'on ne connaît pas nécessairement de lui.

« J'aime préparer les matches, dès la semaine précédente, lorsque commencent à apparaître les premiers articles dans les journaux. Vous avez les deux équipes qui s'expriment, les deux entraîneurs qui peuvent se chercher un peu. Vous ne pouvez pas passer à côté des gros matches et de toute l'attente qu'ils suscitent », révèle-t-il.
« Je regarde tout ça avec une grande ouverture d'esprit. Ça ne perturbe en rien ma préparation, ni ma vision de ce que j'attends de cette rencontre parce que j'aime arbitrer sans idée préconçue.

« Et plus le jour du match approche, plus vous sentez des papillonnements dans le ventre. Je ne suis pas du genre nerveux, c'est plus de l'excitation nerveuse que de la nervosité que j'éprouve.

« Et puis il y a le match le samedi, la foule qui grossit, cette ambiance dans le stade pendant l'échauffement et là vous retournez dans le vestiaire vous préparer avec votre équipe.

« J'écoute toujours de la musique, et toujours les mêmes chansons. La dernière, c'est toujours « Mor Fawr Wyt Ti » avant de rentrer sur le terrain.

« Vous jetez un dernier œil sur vos notes et alors vous sortez des vestiaires. J'aime attendre les deux équipes qui sortent, je les regarde passer, ils me regardent et quelques-uns me lancent 'Bonne chance, Nigel', 'Bon courage ref'. Et je leur réponds 'Bon courage à vous'. J'adore ce moment-là.

« Et à partir de cet instant, on sort, on s'aligne pour les hymnes et j'attends 30-40 secondes avant de donner le coup d'envoi. Pour moi, ces quatre ou cinq minutes me font vraiment sentir chez moi. Et là on peut y aller.

« Je suis assez détendu, rien ne me perturbe vraiment une fois que j'ai sifflé le début du match. Vous êtes dedans et plus rien n'a d'importance. Mais avant cela, vous appréciez l'ambiance, vous entendez les supporters, vous regardez les joueurs et toutes ces petites choses qu'ils font, vous regardez le haka, vous notez comment les adversaires fixent le haka et vous emmagasinez tout ça. Mais une fois que le coup d'envoi est donné, c'est parti, vous restez concentré sur ce que vous avez à faire.

« Bien sûr je vis pleinement ces 80 minutes, j'adore. Mais on ne le réalise pas nécessairement sur le coup tellement on est concentré. Je suis sûr que les joueurs vont vous dire combien ils sont fiers de représenter leur pays, au moment des hymnes, au coup d'envoi. Et bien, c'est la même chose pour les arbitres. C'est vraiment, vraiment spécial. »

Ce moment au sommet

Nigel Owens a été largement salué pour son arbitrage de la finale de la Coupe du Monde de Rugby 2015. C'est d'ailleurs l'un de ses matches préférés.

« Les finales de Coupe du Monde sont le summum de votre carrière en tant que joueur mais aussi en tant qu'arbitre. Et de toutes les Coupes du Monde, c'est probablement la meilleure finale que je n'ai jamais vue », dit-il.

« Les finales sont souvent décevantes, et particulièrement en Coupe du Monde. Mais dans ce match de 2015, la Nouvelle-Zélande était à son meilleur niveau. L'Australie a joué de manière brillante, elle est revenue dans le match et c'était assez équilibré. Mais la Nouvelle-Zélande a réussi à se dégager dans les dix dernières minutes. »

Pour être sûr de participer à la Coupe du Monde de Rugby 2019 au Japon, Nigel Owens s'est imposé un régime très strict. C'était sa quatrième Coupe du Monde de Rugby dans un pays où il avait arbitré pour la dernière fois en 2005.

Après le tournoi, il avait pensé à prendre sa retraite, mais avec le même enthousiasme - parce que son corps voulait continuer lui aussi – et tous les encouragements qu'il a reçus, il a décidé de poursuivre, jusqu'à atteindre cette 100e sélection.

« On m'a dit que je m'étais bien débrouillé sur la demi-finale entre la Nouvelle-Zélande et l'Angleterre qui s'est révélé être l'un des, sinon le meilleur match de cette Coupe du Monde pour les spectateurs. Mais tout le crédit en revient aux joueurs », sourit-il.

« J'ai adoré et je n'ai pas pu me dire à la fin c'est bon, c'est fini, j'arrête. Et là vous avez pas mal de personnes qui vous disent que vous n'êtes plus qu'à quelques matches de la 100e ; il en restait trois en fait pour y arriver. Et des joueurs me disaient 'Peut-être à dans quatre ans, Nigel !' Et moi je leur répondais 'Oh non, ce ne sera plus pour moi.' Alors ils me demandaient si je comptais arrêter et je leur répondais 'Oui, pourquoi ?'. Et c'est pour ça que je suis encore là. »

Ne plus se mentir

Le professionnalisme a toujours été exemplaire chez Nigel Owens au cours de la décennie. Il a toujours été considéré comme l'un des meilleurs et n'a jamais voulu qu'il en soit autrement. Il n'a jamais non plus voulu être considéré comme différent, qu'on le catégorise comme gay. Mais le Gallois a fini par accepter sa sexualité après une tentative de suicide qui aurait pu lui être fatale.

Il est celui qui lâche des petites phrases qui rendent ses performances si savoureuses et ravissent les réseaux sociaux. « Contrairement à ce que certains peuvent penser, je ne prépare pas mes répliques avant de rentrer sur le terrain, je n'essaie même pas d'être drôle ! Je n'ai jamais essayé et je n'essaierai jamais. Ça sort comme ça. Je veux surtout être respectueux », confie-t-il.

« J'avais 14 ans quand je me suis retrouvé sur une scène à raconter des sketches. Je suis comme ça et sur un terrain je reste moi-même. C'est ce que je dis aux jeunes arbitres : n'essayez pas d'être Jérôme Garcès, n'essayez pas d'être Wayne Barnes, n'essayez pas d'être moi : soyez vous-mêmes.

« J'ai passé près de dix ans à prétendre que j'étais une autre personne et ça m'a presque coûté ma vie. Depuis ce jour, depuis que m'a été donnée cette deuxième chance, je me suis toujours dit : sois toi-même.

« J'aimerais me dire que j'ai apporté ma contribution au rugby au fil des ans et si j'ai réussi, alors j'en suis content. Parce que, croyez-moi, je dois plus au rugby et aux gens du rugby que le rugby ne me le devra jamais. Sans ce grand sport qu'est le rugby, je ne pourrais pas être qui je suis aujourd'hui. Le rugby m'a sauvé la vie. »

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