Battus d'entrée de jeu par l'Argentine, les Français sont contraints de jouer le quart de leur propre Coupe du Monde de Rugby à Cardiff, contre la Nouvelle-Zélande archi-favorite. Il n'y a plus de calcul, plus de bonus dans le résultat. Juste un match couperet qui déterminera du destin des chacune des deux équipes.

  • Le défi au haka : une idée de la maman à Betsen

Tout commence par ce défi lancé au haka des Néo-Zélandais. En 1999, la France avait entonné la Marseillaise après le haka. Mais que faire cette fois ? Les Bleus sont entrés sur la pelouse du Millenium de Cardiff avec leur veste bleue. Ce jour-là, les All Blacks jouent en gris.

Après les hymnes, alors que les Néo-Zélandais se préparent au haka, les Bleus tombent la veste et laissent apparaître des maillots bleu, blanc et rouge. Le drapeau tricolore se positionne sur la ligne médiane. Les Blacks sont dans leur camp mais vont se rapprocher jusqu'à ne se retrouver qu'à quelques centimètres.

« C'est Serge Betsen qui a eu l'idée en disant : qu'est-ce qu'on a, nous, à montrer ? », a raconté Fabien Pelous qui vit ce jour-là sa 117e et avant-dernière sélection.

« J'ai vécu des moments difficiles en jouant les All Blacks et notamment au Stade de France en 2004 où on prend 45 points. Je rentre chez ma mère à Clichy et la seule chose qu'elle essaie de me dire pour me réconforter c'est 'vous ne pouvez rien faire contre le haka ? Ils vous jettent des sorts !' », a confié Serge Betsen dix ans après. La veille du match, il charge une de ses connaissances d'apporter des maillots de couleur pour représenter le drapeau de l'équipe de France.

« La fierté que j'ai ressenti au moment du haka quand on a affiché nos couleurs, je ne l'avais jamais ressentie. Pour moi, le haka a aussi le mérite de resserrer l'équipe adverse. », assure Pelous, intronisé depuis au World Rugby Hall of Fame.

La tension est telle qu'aucun cas des deux camps ne souhaite baisser le regard pour ne laisser aucun avantage psychologique à l'autre. L'arbitre Wayne Barnes a été obligé de siffler pour débloquer la situation.

  • La jurisprudence pour respecter les défis culturels

Depuis cet épisode, à chaque match impliquant les All Blacks, les deux équipes sont tenues de respecter scrupuleusement un protocole de distanciation physique, sous peine de sanction financière. 

« Lorsqu'une seule équipe exécute un défi, aucun joueur de cette équipe ne doit aller au-delà de sa propre ligne des 10 mètres, et aucun joueur de l'équipe observant le défi ne doit dépasser la ligne médiane. Dans le cas où les deux équipes exécuteraient des défis, une des équipes ne doit pas dépasser la ligne médiane et l'autre équipe ne doit pas dépasser sa propre ligne des 10 mètres, les équipes sont ainsi séparées d'au moins dix mètres.

Le tirage au sort déterminera la position de chaque équipe. Le gagnant du tirage au sort sera autorisé à se déplacer jusqu'à la ligne médiane, et l'autre équipe devra rester derrière sa propre ligne des 10 mètres. »

En 2011 en finale de la Coupe du Monde, les Bleus avaient remis le couvert, cette fois en formant une flèche blanche pointant vers les All Blacks. En demi-finale de la RWC 2019 au Japon, les Anglais reprendront l'idée de la pointe, mais en version inversée, avec le capitaine Owen Farrell, sourire ironico-moqueur en maître de la provocation. Dans ces deux cas, les fédérations respectives avaient été condamnées à une amende pour ne pas avoir respecté le règlement.

  • La Nouvelle-Zélande archi favorite, mais...

Ce 6 octobre 2017, le quart de finale de la Coupe du Monde de Rugby semble promis aux All Blacks. Il n'y a qu'à voir ce qu'il s'est passé avant. Déjà les matches de poule, face à des oppositions relatives, ont conforté les joueurs de Graham Henry dans leur statut avec quatre victoires : 76-14 sur l'Italie, 108-13 contre le Portugal, 40-0 contre l’Écosse et 85-8 contre la Roumanie. Comme une balade de santé pour les champions du monde 87, vice-champions du monde en 1995 et qui avaient terminé 3e en 91 et 2003.

De son côté, la France avait eu plus de mal à se qualifier pour les quarts en terminant deuxième de la Poule D après une défaite en match d'ouverture (contre l'Argentine 12-17), puis trois victoires (87-10 contre la Namibie, 25-3 contre l'Irlande et 64-7 contre la Géorgie).

Ensuite, en 2007, cela faisait sept ans que les Français n'avaient plus battu les hommes en noir. Sur les dix derniers tests, les Français n'en avaient remporté qu'un seul – 42-23 en 2000 à Marseille – et avaient réussi à décrocher un match nul – 20-20 en 2002 au Stade de France. La dernière défaite avait été la plus lourde : 61-10.

Sauf qu'en Coupe du Monde de Rugby, c'est une autre histoire. En 1987, la France avait échoué en finale à Auckland 29-9. Mais en 1999, le XV de France avait sorti les All Blacks en demi-finale 43-31 à Londres. Quatre ans plus tard, la Nouvelle-Zélande avait battu la France dans la petite finale 40-13 à Sydney.

Sans jeu de mots, la France est la bête noire des All Blacks et cette rencontre de 2007 allait encore le prouver. Depuis, la seule fois que les Bleus ont battu les Blacks dans les quinze matches suivants, c'était en 2009 à Dunedin, 27-22.

  • Dusautoir, la naissance du Dark Destroyer

Après quatre minutes de jeu, Serge Betsen est complètement sonné après un plaqueg sur Joe Rococoko et est remplacé par Imanol Harinordoquy. De fait, c'est Thierry Dusautoir qui reprendra le brassard du meilleur plaqueur. Bernard Laporte, alors sélectionneur du XV de France, l'avait appelé in extremis dans le groupe pour palier au forfait d'Elvis Vermeulen.

Pour la 8e de ses 80 sélections, Dusautoir, 25 ans, fait l'un de ses matches les plus aboutis avec pas moins de 38 plaquages, une stat colossale. Il sera également à la conclusion de cet essai à la 54e minute, après sept phases de jeu, qui remettra en selle les Français (le poteau permettra à Lionel Beauxis de revenir à niveau des Blacks 13-13 après transformation) et les conduira vers la victoire.

C'est David Ellis, entraîneur en charge de la défense des Bleus, qui affublera Dusautoir de ce surnom de « Dark Destroyer » en conférence de presse après match, comme il l'a raconté au Midi Olympique en 2015 : « On me demandait qui était Thierry Dusautoir et l’on me disait que l’on ne l’avait jamais vu jouer comme ça et j’ai dit : c’est le 'Dark Destroyer' ! Les joueurs anglais le connaissaient bien. C’est le boxeur Nigel Benn dans les années 1990 en poids moyens. Benn, c’était le plus dur, le plus spectaculaire et un vrai tueur. C’était une bonne comparaison, les boxeurs ont un peu le même comportement que Thierry. »

La différence est que Nigel Benn se surnommait ainsi (c'est d'ailleurs le titre de son autobiographie). Alors Sataniste assumé, il se définissait même comme « le bras droit de Satan ». Toute comparaison s'arrête là...

  • Les All Blacks n'ont plus jamais joué en gris

Par deux fois les All Blacks ont été contraints de jouer en gris (mis à part les matches disputés en 1920). C'était lors de la Coupe du Monde de Rugby 2007 contre l’Écosse et contre la France. On s'en souvient, à l'occasion du quart de finale, étant donné que la France avait gagné le tirage au sort, c'était à elle de choisir ses couleurs, en l'occurrence un maillot bleu foncé conçu par son équipementier de l'époque.

Impossible donc que les Blacks jouent en noir au risque de ne pas être suffisamment reconnaissables sur le terrain. C'est donc en gris, la couleur de leur maillot pour jouer à l'extérieur à cette époque-là, qui a été choisi. Deux ans plus tard, l'équipementier a sorti une autre couleur pour les matches à l'extérieur des hommes en noir : le blanc. Le gris reste à jamais banni, surtout lorsqu'il s'agit de jouer contre la France...