La scène se passe le 11 août 2018 au stade Pierre-Villepreux de Pompadour. Brive reçoit l'équipe irlandaise de Connacht pour un match amical de préparation. L'esprit est à la fête ; les deux équipes ont accepté de venir jouer gratuitement sur la terre natale de Pierre Villepreux. Les joueurs irlandais connaissent le personnage de nom, sans plus. Avant le coup d'envoi, leur manager leur fait le topo : celui qui les accueille sera un mois plus tard intronisé au World Rugby Hall of Fame. « Et tout à coup ça les a boosté. Ils m'ont regardé totalement différemment », en rigole encore Pierre Villepreux lorsqu'il narre l'anecdote.
« D'abord ça a été une grande surprise et du même coup un immense honneur car on n'est pas si nombreux à être honoré comme ça », reconnaît l'ancien prof de sport qui a appris la nouvelle... par un mail envoyé par l'Australien John Eales, président du panel du Hall of Fame. « On se demande pourquoi moi et pas les autres car le rugby est quand même un sport d'équipe ! Et si on arrive à une telle reconnaissance c'est aussi parce que les autres ont du jouer le jeu, non ? Je partage cet honneur avec les joueurs des deux clubs dans lesquels j'ai joué (Brive et surtout Toulouse) et tous les joueurs avec qui j'ai pu m'exprimer dans de bonnes conditions en équipe de France. »
34 sélections en équipe de France
"166 points marqués en 34 tests entre 1967 et 1972 avec l'équipe de France"
Le palmarès a de quoi faire rougir : joueur à Brive (1963-1965), puis au Stade Toulousain pendant dix ans (1965-1975), 166 points marqués en 34 tests entre 1967 et 1972 avec l'équipe de France, entraîneur de l'Italie (1978-1981), puis du Stade Toulousain, de Benetton Trévise, de Brive, de Limoges et enfin du XV de France (1995-1999) avant d'occuper des fonctions à la FFR et à l'IRB (ancien nom de World Rugby).
A 75 ans aujourd'hui, l'ancien arrière est une figure reconnue et reconnaissable du rugby, même si des cinq intronisés au World Rugby Hall Of fame, il a le moins de sélections (34) comparé aux 93 caps de la Galloise Liza Burgess, aux 38 sélections du Néo-Zélandais Bryan Williams, aux 102 de l'Australien Stephen Larkham et aux 128 de l'Irlandais Ronan O'Gara (plus deux avec les British and Irish Lions). « Le problème c'est qu'on n'avait pas de Coupe du Monde à l'époque. On avait le Tournoi des V Nations, ça nous faisait quatre matches dans l'année. C'était difficile d'avoir un nombre de sélections important. Et puis il n'y avait pas de remplaçant ; on ne comptait pas de sélection pour celui qui rentrait 10 minutes », raconte Pierre Villepreux.
Le jour où il a fait équipe avec Bryan Williams
Un match compte particulièrement dans la carrière de Pierre Villepreux. C'était le 17 avril 1971. Pour le centenaire de la RFU, la fédération anglaise décide de composer un XV un peu particulier devant affronter l'équipe nationale d'Angleterre : le President's Overseas XV. Composé de joueurs d'Australie, des Fidji, de Nouvelle-Zélande, d'Afrique du Sud et de France, le President's Overseas XV joue déjà trois rencontres face à des équipes locales pour se mettre en jambe avant d'affronter l'équipe du pays d'accueil.
"Le 17 avril 1971, Pierre Villepreux fait équipe avec le Néo-Zélandais Bryan Williams dans le le President's Overseas XV, pour les 100 ans de la RFU."
Dans ses rangs, Pierre Villepreux représente la France avec Jo Maso, Roland Bertranne, Elie Cester et Christian Carrière. Il fait équipe avec... le All Blacks Bryan Williams. En marge des festivités, l'équipe visite alors le collège de Rugby, là où tout a commencé. 47 ans plus tard, les deux anciens coéquipiers s'y retrouveront pour être intronisés ensemble. Ils évoqueront sans doute la lourde défaite 28-11 qu'ils avaient alors infligé à leurs hôtes à Twickenham, quitte à gâcher un peu la fête. Ce jour-là, Williams avait réalisé un triplé et Villepreux avant passé cinq transformations sur six...
A l'aune du développement du rugby féminin
Pierre Villepreux a aujourd'hui un stade à son nom et a reçu une avalanche de messages du monde entier dès que son entrée au Hall of Fame a été annoncée. « Je pense que je suis resté dans la mémoire des gens certainement en tant que joueur, mais aussi comme entraîneur. J'ai travaillé à l'IRB (ancien nom de World Rugby, ndlr) pendant cinq ans, je connais beaucoup de monde un peu partout en Europe et ailleurs. J'ai eu, je pense, une visibilité qui explique aussi un peu cela. J'ai eu la chance d'être dans ce monde-là pendant de nombreuses années », reconnaît-il.
A l'IRB, Pierre a notamment œuvré au développement du rugby en Europe. Cinq ans de veille pour commencer à faire émerger les équipes du tier 2 et du tier 3 dont le niveau augmente chaque année, à assister aux compétitions, à assurer les formations, à gérer leur développement. Et aujourd'hui, les graines semées ont donné, entre autres, de beaux chênes.
"Je me souviens d'une réunion à Dublin où on était à deux doigts de se dire : est-ce qu'on doit mettre de l'argent sur le rugby féminin ? Et on a continué..."
« Ça rentrait dans le plan stratégique du développement du rugby de l'IRB », se rappelle Pierre Villepreux. « D'autre part je suis assez fier d'avoir eu la responsabilité du rugby féminin et d'avoir, en quatre ans, réussi à faire jouer 44 nations alors qu'avant, quand je suis arrivé, il y en avait 12 qui jouaient, en utilisant le rugby à 7 essentiellement. Ça n'a pas été gagné comme ça. Je me souviens d'une réunion à Dublin où on était à deux doigts de se dire : est-ce qu'on doit mettre de l'argent là-dessus ? Et on a continué. Il a fallu créer les motivations et les projets pour que ça fonctionne. Et maintenant, ça fonctionne très bien. »
Un pari sur lequel il a misé très tôt et qui a pris. La popularité constante et grandissante du 7 que l'on vit aujourd'hui aux quatre coins de monde lui donne raison. Son souhait désormais : voir plus de nations participer aux tournois olympiques – masculin et féminin – dans les années à venir, comme le modèle de la Coupe du Monde de Rugby à VII. « Si on veut entretenir une dynamique, il faut que les pays aient l'impression qu'ils peuvent aller au bout. Les qualifications c'est bien, mais à un moment, il faut faire la dernière compétition », suggère-t-il.
Homme d'analyse et de combat, Villepreux a toujours la voix qui porte. Son entrée au World Rugby Hall of Fame devrait lui donner une nouvelle caisse de résonnance.